Laurent Binet, Prix Goncourt 2010 du Premier Roman pour «HHhH», m’a fait le plaisir d’écrire ce texte...

 

Dans L’œil écoute, à propos de la peinture hollandaise, Claudel écrivait : «il va arriver quelque chose.» N’était-ce le temps du verbe, cette phrase aurait pu s’appliquer aux tableaux de Mathieu Borderon. Sauf que dans les tableaux de Mathieu Borderon, soit il se passe quelque chose, soit il s’est passé quelque chose.

A la fin de L’Amour fou, André Breton, entre les mille autres définitions qui parsèment son œuvre, définit la beauté en ces termes : «explosante fixe», et c’est celle-ci qui convient parfaitement à l’œuvre de Mathieu. A une partie de son œuvre, pour être précis. Il y a en fait un volet «explosante fixe» (il se passe quelque chose) et un volet «explosée vitrifiée» (il s’est passé quelque chose). On pourrait, en annexe, adjoindre un troisième volet, quelque chose comme «hypothétique gazeuse» mais cet aspect là infuse ça et là les deux autres plus qu’il ne constitue une branche à part entière.

Explosée vitrifiée ? C’est la partie minérale de l’œuvre, celle qui, derrière l’expressionnisme abstrait, évoque des paysages lunaires, dévastés, derrière la brume monochromatique desquels on palpe la surface cahoteuse des choses, le relief fibreux d’un sol rocheux, rocailleux, le dur du réel, ces aspérités qui sont le braille de la toile (et je me souviens de ce galiériste aveugle joué par Sami Frey dans Mortelle Randonnée). Je sais que, comme Pollock et Rothko, Mathieu refuse de donner des titres à ses œuvres pour ne pas influencer le spectateur, pour ne pas orienter son regard, qu’il puisse laisser libre cours à son imagination. Je respecte cela mais je ne peux pas parler de sa peinture sans, d’une façon ou d’une autre, parler de ce que je vois. Pour ne pas tracer de sillons dans lesquels vous engageriez la roue de votre imagination comme dans un rail, je vais me contenter de commenter le seul tableau qui a un titre et qui, justement, le hasard fait bien les choses, s’appelle «Chemins de traverse». Ce tableau, à la seconde où je l’ai vu, m’a évoqué l’île de Manhattan, une version ossifiée de l’île de Manhattan, comme un squelette de la civilisation, quelque chose de post-quelque chose (post-moderne ? post-11 septembre ? aucune idée !) mais baignant encore dans un liquide amniotique qui suggère je ne sais pas quoi, avortement, renaissance, nettoyage à la javel, je ne cherche pas à trouver sa cohérence au tableau, je reçois les images comme autant de stimulis qui parlent à mon imagination, c’est-à-dire à mon intelligence car l’imagination, ne l’oublions pas, est une construction culturelle, mais qui parle à mon intelligence sans que celle-ci se soucie de donner du sens, de la logique ou de la continuité. Une sorte d’intelligence brute stimulée par ce tableau me dit : Manhattan fossilisé, squelette du monde, javel amniotique.

Explosante fixe, maintenant, la partie végétale d’abord, ces espèces de bouquets fous qui éclaboussent tous les recoins de la toile, période verte, période rouge, période bleue : la vitesse des périodes est proportionnelle à ce qui se passe sur la toile, pas question d’y passer des années, quelques semaines suffisent, probablement, vu la vitesse de la production et déjà la blanc qui mord le bleu, la peinture de Mathieu Borderon est une montagne russe thermique qui souffle le chaud et le froid d’une série l’autre. (Mais sous cet angle de la thématique chromatique, pas de mélange : chaque tableau est chaud OU froid). Un mot sur ce tableau hybride, végétal et minéral en même temps, clair de lune détraqué au dégradé ambigu : plus je le regarde, plus je me sens comme piégé dans une chanson de Nick Cave. Ce tableau a un statut à part, peut-être, dans l’œuvre : ni rochers ni feuilles mais du bois mort dans les marais, pas d’explosion, un calme tout à fait inhabituel, je ne parviens pas à savoir si ce tableau contient la clé de tous les autres, s’il est l’après ou l’avant ou l’à côté de tous les autres, ou si c’est une anomalie dans l’œuvre.

Parenthèse refermée du tableau bâtard, déjà, une évolution perceptible dans l’explosante fixe, le végétal qui glisse vers le high-tech, les missiles tournesols et les bouquets au couteau qui accélèrent encore et qui s’envolent dans le ciel rouge des villes type Blade Runner. Tout se recoupe : «Blade Runner», la lame et le coureur... trafic aérien sur fond de cinquième élément, les oiseaux mécaniques de Mathieu Borderon volent toujours à 200 à l’heure.

Dans La Chambre claire, Barthes forge deux notions qu’il utilise pour analyser des photographies : le studium qui recouvre l’ambiance générale de l’image, son esprit, son atmosphère, sa thématique générale (un coucher de soleil, maman à la plage, la place de la concorde...), et le punctum, ce détail niché au cœur de l’image qui en constitue son véritable centre, le point vers lequel l’œil, plus ou moins consciemment, focalise. Ce peut être le lacet défait d’un petit garçon, la boucle d’un ceinturon, un reflet, un geste de la main, le carreau cassé d’une fenêtre. Il y a un tableau de Mathieu Borderon qui illustre si bien cette idée du punctum que je ne peux pas ne pas l’évoquer : on retrouve dans ce tableau ces fragments épars balayés par le souffle d’une explosion, projetés en diagonal, du coin droit en haut vers le coin gauche en bas (ou l’inverse, peu importe). Dans ce type de tableaux, c’est comme si la ligne de fuite était à comprendre au sens littéral ! Or, au milieu de cette débâcle (pas tout à fait au milieu, à vrai dire), nous avons ce motif noir et blanc qui ne va pas dans le même sens que tous les autres motifs étalés au couteau, qui coupe la diagonale dans un mouvement ascensionnel vertical. Je fais encore ce qu’il ne faut pas faire, pardonnez-moi : on dirait un oiseau qui essaie de s’arracher au blizzard d’un combat aérien, piégé dans le hurlement du métal, évitant les débris projetés par le souffle de l’explosion. On dirait ce qu’on veut, bien sûr, et mille choses encore. Mais nul ne peut contester, à mon avis, que ce petit oiseau qui lutte pour sa vie, ou quoi que ce soit qu’évoque ce motif en noir et blanc, est bien le punctum de ce tableau. Et peut-être, jusqu’ici, l’épicentre de toute l’œuvre de Mathieu Borderon.

Laurent Binet, le 30 décembre 2011.